TOMBÉ DU CIEL
de Wissam Charaf

Il y a des films, comme ça, dont on sait, dès la première image, qu'ils font "partie de la famille". Une reconnaissance immédiate, oui, une complicité évidente, qui font qu'on s'y sent tout de suite bien (la "familiarité"). Par l'image (premier plan : un homme marche dans la neige), par le son (deuxième plan -celui du générique-, un homme s'habille face à son miroir, accompagné d'une rythmique obsédante), par la composition (troisième plan, l'homme qu'on avait vu marcher dans la neige, écroulé dans la rue, est porté par quatre hommes en combinaison verte puis déposé sur le plateau arrière d'une camionnette). Tout va bien, tout concorde, fonctionne, intrigue, séduit, et ça continue, on jubile, on jubile, tout en se demandant si le film va rester aussi bien (ou continuer à nous faire autant de bien) jusqu'au bout.
Ce qui va être le cas. Ce que le réalisateur nous avait introduit comme un "film de mecs" se situe au Liban, à Beyrouth pour être précis, et nous raconte l'histoire de deux frères, (celui qui marchait dans la neige et celui qui s'habille en garde du corps). De leurs retrouvailles (celui qui marchait dans la neige réapparaît au bout d'un certain temps.) Mais ici, point de pathos, ni trop d'explications, non plus. Un humour à froid, qui m'a évoqué immédiatement celui d'Elia Suleïman, impeccable / implacable, un sens du burlesque  minimaliste (Tati tendance Bresson, pour faire court).
Un film gai (le réalisateur nous a dit, lors de la discussion consécutive, qu'on taxait souvent ses films de "films homos", et c'est vrai que la gent testostéronée en occupe bien 98% de la surface filmique habitable, sans que n'adviennent  pourtant ni bisous ni câlins ni caresses, entre nos plantigrades de (p)référence, il faudrait donc plutôt parler de film d'hommes, dans le genre Melville mais en plus ensoleillé et en beaucoup plus drôle) -mais pas gay donc- mais un film triste aussi, une certaine tristesse, un sentiment commun, souterrain, délétère, qui semble affecter la majorité des habitants  -et on les comprend bien-. Des habitants mâles je précise puisqu'on ne voit (presque) qu'eux.
(C'est peut-être aussi ça qui m'a enchanté dans le film)
Comme si le film posait la question "C'est quoi, être un homme, aujourd'hui, à Beyrouth ?" et tentait d'y répondre en observant plusieurs spécimens. A chacun sa façon de. Devenir garde du corps, tenir tête aux voisins en faisant brailler la télé, apprendre l'allemand en lisant mein k*mpf, ressasser les façons (passées) d'exterminer les envahisseurs (passés),  se faire canarder et n'avoir pas plus mal que ça, donner des coups de boule, ressusciter, faire des pompes, tirer au bazooka... Il est question d'hommes, d'individus, mais aussi, et surtout, des relations qu'ils ont entre eux, qu'elles soient familiales, de voisinage, amicales, ou de simple coexistence fortuite dans un même instant et un même lieu. Des interférences testostéronées (c'est plus fort que moi, j'adore ce mot.)
il est souvent question d'armes, et tout aussi souvent de violence, mais il s'agit le plus souvent d'une violence hors-champ, d'une méta-violence. La violence exagérée du slapstick ou du cartoon. Et la métaphore "mon engin / mon calibre" n'échappera pas à tout amateur un tant soit peu éclairé et friand de sous-sous-texte-gay (le film n'est pas du tout à QV, mais on ne le lui demandait pas. Rien que comme ça, déjà, elle est très bien, cette virilitude...).
Le film est court (moins d'une heure vingt) mais dense. Intense. Avec une très jolie pirouette finale. Et j'ai vraiment ressenti la même jubilation que celle générée par Chronique d'une disparition / Intervention divine / Le temps qu'il reste, d'Elia Suleiman (mais que devient-il, au fait ? Rien depuis 2009...)
Le film sortira en mars/avril, et je vous en remettrai une couche à ce moment-là. En attendant, je vais faire mon malin - et me faire plaisir- comme les journalistes des Cahiaîs qui glissent dans leur top 10 un film pas encore sorti...

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l'affiche

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et les photos
(viril, vous dis-je!)